942 vues
image_pdfimage_print

manifestationpalestine2[1]Article de Joseph Massad publié par Al-Ahram Weekly dans la semaine du 28 juin au 4 juillet 2007 et repris dans The electronic Intifada le 4 juillet 2007.

L’auteur démontre que la subversion de la démocratie au Moyen Orient a été la ligne directrice de la politique américaine dans la région depuis 1949 et que la situation palestinienne ne fait pas exception.

Selon la grande tradition de la propagande américaine et dans le cas palestinien, le soutien US est présenté comme un soutien à la démocratie, alors que la lutte du gouvernement palestinien démocratiquement élu contre la subversion et la brutalité est présentée comme une attaque envers la démocratie.

De leur côté, les putschistes du Fatah ont repris la rhétorique américaine et ont désigné leurs ennemis élus démocratiquement comme « putschistes », suivis en cela par les intellectuels dits « laïques ».

L’auteur peut donc conclure sur l’effondrement général de l’exemple laïc de la résistance palestinienne face à l’occupation israélienne.

Photo : Comité Action Palestine


Alors que les ennemis du peuple palestinien ont attaqué sur tous les fronts – d’abord Israël avec son inquisition vis-à-vis de Azmi Bishara, et avec lui la remise en cause de la résistance palestinienne à l’intérieur de la ligne verte, en se fondant sur les bases racistes de l’Etat juif, puis la clique Hariri et ses alliés du 14 mars tentant de prouver la puissance de l’armée libanaise aux dépens des civils palestiniens vivant dans le camp de Nahr El Bared, et aussi le siège continuel des territoires palestiniens par l’armée d’occupation israélienne et par son soutien américain – la dernière attaque est venue des Palestiniens collaborant avec l’ennemi : la direction du Fatah subordonnée aux Etats-Unis.

La subversion de la démocratie au Moyen Orient a été la ligne directrice de la politique américaine dans la région depuis qu’en 1949 , la CIA a soutenu le coup d’état de Hosni al Zaim pour se débarrasser du régime démocratique en Syrie.

Ensuite la liste est longue : le soutien des US au coup d’état conduit par le Shah en Iran contre le gouvernement Mossadegh, la destruction de l’expérience parlementaire libérale jordanienne en organisant une révolution de palais en 1957, le soutien au coup d’état du parti Baath en Irak en 1963 contre le populaire Abdulkarim Qassim, et ainsi de suite.

La politique américaine ne s’est pas cantonnée à détruire tous les gouvernements démocratiques et libéraux dans la région. Elle a soutenu activement, quand elle ne l’a pas planifié et favorisé, leur remplacement par des régimes dictatoriaux. Elle a formé et aidé matériellement ces gouvernements qui ont institué des régimes extrêmement répressifs et tyranniques. Il n’y a donc rien de nouveau dans le rôle actuel qu’elle joue pour la subversion de la démocratie palestinienne et pour imposer au peuple palestinien une classe de collaborateurs corrompus.

Au milieu de tout cela, les grands pontes occidentaux et leurs partenaires arabes « laïcs» -lisez pro-américains- nous servent leur analyse orientaliste fantaisiste au sujet d’une prétendue exception de la situation palestinienne. Ces experts semblent avoir oublié l’histoire de la collaboration entre opprimés au cœur de la tragédie et oppresseurs. On peut citer par exemple le Judenrat et les Kapos, les Thieus vietnamiens, l’UNITA en Angola, les Buthelezi en Afrique du Sud, le RENAMO au Mozambique, les Contras au Nicaragua et l’Armée de libération du Sud Liban sous le commandement de Saad Haddad et Antoine Lahd.

La situation palestinienne ne fait donc pas exception .

La seule exception que le Moyen Orient offre à la politique mondiale est l’intérêt disproportionné que l’impérialisme porte à la richesse en pétrole de cette région et le soutien international sans précédent pour sa colonie juive, les deux étant étroitement liés. Ce n’est pas le monde arabe qui est exceptionnel, mais c’est la stratégie américaine et la nature anachronique de sa colonisation juive. Le refus des grands pontes occidentaux et de leurs serviteurs arabes de reconnaître ces faits constitue un rejet envers toute analyse visant à remettre en cause les règles impérialistes.

Selon la grande tradition de la propagande américaine et dans le cas de la Palestine, le soutien américain au Pinochet palestinien est présenté comme un soutien à la démocratie, alors que la lutte du gouvernement palestinien démocratiquement élu contre la subversion et la brutalité est présentée comme une attaque envers la démocratie. Sigmund Freud a introduit la notion de « projection » qui correspond au fait que l’inconscient attribue tous les sentiments (et les actions) d’un individu envers un autre à cet autre. Pour Freud, c’est un processus inconscient. Cependant, la projection de tous les crimes des putschistes palestiniens (ou Ladhistes, comme ils sont connus dans le monde arabe) et de leur soutien américain, sur le Hamas est une stratégie consciente, faisant partie de la stratégie globale pour détruire la démocratie palestinienne.

Commençons par quelques précédents historiques à la situation actuelle .

En septembre 1948 pour la première fois, un gouvernement palestinien légitime est installé à Gaza, mais il est empêché d’étendre son autorité sur les autres parties de la Palestine. C’est le roi Abdallah Ier de Jordanie qui, à cette époque, s’était opposé au gouvernement général de Palestine (APG, Hukumat ‘Umum Filastin), car cela interférait avec son plan d’annexion de la Palestine centrale à son royaume. En effet, l’APG était reconnue par la Ligue Arabe (qui à cette époque était moins honteusement esclave de l’agenda américain qu’aujourd’hui) comme le seul représentant légitime du peuple palestinien et l’héritier légitime du Haut Comité Arabe. Des mesures répressives furent prises par le roi de Jordanie pour purger la Cisjordanie de tous les militants de l’APG et de nombreuses faveurs furent offertes à ceux qui souhaitaient soutenir cette tentative d’annexion, dénommée « unification ».

Une fois que Abdallah eut annexé ce territoire « légalement et administrativement », la « communauté internationale », c’est à dire le Royaume Uni et Israël, ont reconnu ce royaume étendu (sauf Jérusalem Est) alors que la Ligue Arabe continuait à s’y opposer, encourager en cela par l’APG. Mais l’APG disparaîtra bientôt de la mémoire légale et populaire, quand Gaza passera sous contrôle complet et total de l’administration égyptienne. La Palestine centrale sera renommée Cisjordanie et déclarée partie intégrante de la Jordanie. Cette annexion sera présentée comme une étape sur le chemin de l’unité arabe et en solidarité avec les Palestiniens. Le roi décrivait alors toute opposition à l’annexion comme une opposition à l’unité arabe et à la libération de la Palestine. C’est exactement ce que les putschistes du Fatah et leur président espèrent réaliser aujourd’hui en Cisjordanie, à l’exception du fait que l’unité dont ils parlent est une unité idéologique entre les putschistes du Fatah et leurs soutiens américains, israéliens et arabes.

Le putsch récent du Fatah a été mis en œuvre progressivement .

Abbas, le Pinochet palestinien, a été désigné pour son nouveau rôle il y a au moins un an et demi. Cela fait encore plus longtemps si on prend en considération la période où les américains l’ont imposé comme premier ministre contre Arafat qui était considéré comme insuffisamment coopératif avec les plans américains et israéliens. La déclaration de l’état d’urgence était prévue depuis les élections démocratiques qui ont délogé les putschistes du Fatah du pouvoir et mis en place le Hamas par un vote populaire. Ce projet a été bâti sur recommandation insistante des Américains, dont l’opposition à la démocratie dans le monde arabe trace la ligne sanglante de leur présence historique et actuelle dans la région.

Le problème était que l’occasion ne s’est pas présentée pour que ce plan soit mis à exécution. Ce n’est pas qu’Abbas, ou ses lieutenants putschistes, n’aient pas essayé de créer cette occasion. C’est ce qu’ils ont fait en collaborant ouvertement avec l’occupant israélien et les USA. Cela comprenait le blocus économique et l’étranglement imposé par les USA et l’Europe au peuple palestinien ; la ré-invasion israélienne de la Cisjordanie et de Gaza et le kidnapping d’un nombre important de parlementaires et de ministres du Hamas, l’incendie des bureaux du Premier Ministre par les voyous du Fatah, qui ont aussi attaqué personnellement certains ministres et ont saboté leur travail ; ainsi que l’aide active des services secrets égyptiens et jordaniens qui sont les principaux conseillers de Abbas aux ordres des Américains, et parfois des Israéliens.

Sur le plan idéologique, ces efforts ont été soutenus par les déclarations des intellectuels collaborateurs palestiniens dits « laïques » grâce à leur soutien au processus d’Oslo ou aux revenus que le processus d’Oslo leur a permis de retirer des ONGs. Leurs efforts ont été également soutenus par des intellectuels de l’aide droite libanaise du camp pro-Hariri qui se sont désignés eux-mêmes comme des « militants pro-palestiniens de gauche » parce que, dans les années 70 et 80, ils avaient rejoints les rangs du Fatah financés par les pays du Golfe.

Au cours des derniers mois, la collaboration avec les putschistes du Fatah ne pouvait que s’étendre. En effet, des préparatifs du putsch avaient lieu au grand jour, ceci grâce à l’aide matérielle et à l’entraînement fournis par l’armée américaine, le soutien d’Israël qui a également contribué en facilitant ces efforts, et sous couverture diplomatique arabe (toujours prête à servir). Les plans, dont j’ai exposé les détails dans un article paru en novembre (voir Pinochet en Palestine ) ont été maintenant mis à exécution avec une pompe digne de Pinochet lui-même.

Les putschistes du Fatah, dans la tradition de tous les régimes arabes non élus qui depuis 60 ans ont organisé leurs propres coups contre les forces démocratiques dans leur société et ont désigné leurs ennemis élus démocratiquement comme « putschistes » et comme ceux qui conduisaient le peuple palestinien vers de « sombres » abysses.

Pinochet n’avait pas été plus tendre envers Allende et se considérait personnellement, et son coup fasciste orchestré par les USA, comme celui qui ramènerait la nation chilienne sur le droit chemin de la servitude et de la collaboration avec l’empire. Les putschistes palestiniens ont aussi compris que pour rester au pouvoir et pour continuer à accroître leurs avantages financiers, ils devaient absolument continuer à servir l’occupation israélienne et son sponsor américain.

En effet, les putschistes palestiniens ont surpassé Israël et les Etats-Unis dans les accusations qu’ils ont fabriquées envers le Hamas. Les qualificatifs de « forces obscures » et « émirat des ténèbres » ne sont pas destinés à l’Etat juif raciste qui a opprimé les Palestiniens en se référant à la théologie juive et à la suprématie raciale, qui a bombardé massivement des civils, qui a orchestré le vol de leurs biens depuis 60 ans. Ils sont destinés au Hamas démocratiquement élu et qui n’a fait que se défendre pendant la dernière étape du coup que Mohammed Dahlan, le putschiste en chef, a organisé à Gaza, au nom du Fatah et de ses sponsors israéliens et américains.

La rhétorique de Abbas, sans doute dictée par Condi Rice et Ehud Olmert, est parfaitement en phase avec celle des intellectuels palestiniens inscrits sur le registre d’Oslo et avec celle de leurs supporters libanais (qui sont à leur tour inscrits sur le registre du clan Hariri, et du journal Al-Nahar). Le seul péché que le Hamas ait commis fut sa victoire sur les putschistes après que ces derniers l’aient poussé dans ses retranchements en espérant abattre son leadership à Gaza. Le Hamas, qui a été plus que patient depuis des mois de provocations brutales (y compris l’assassinat de ses responsables, l’emprisonnement et la torture de ses membres, pour ne citer que les faits les plus importants) de la part des putschistes, ne pouvait rien faire d’autre que de se défendre au cours de l’assaut final.

Comme punition, le peuple palestinien qui a élu le Hamas, va continuer à subir les horreurs de la part des Américains, Israéliens et Européens.

Les Etats anti-démocratiques américains et européens envoient déjà des récompenses financières et diplomatiques aux responsables du putsch en Cisjordanie. Israël, aussi, mais de manière plus prudente. Au cours des derniers jours, la principale aide israélienne aux putschistes a consisté à bombarder Gaza et à organiser avec le responsable du coup d’état des discussions pour « la paix » à Sharm al-Sheikh.

En effet, afin de récompenser le putsch antidémocratique, Israël, les Etats-Unis et l’Europe ont renversé toutes les mesures qu’ils avaient prises pour punir la démocratie palestinienne depuis l’élection du Hamas. A cet effet, Israël a commencé à restituer l’argent des taxes qu’il avait volé au peuple palestinien depuis un an et demi (environ un milliard de dollars US). Comme dans le cas de son prédécesseur chilien, le gouvernement illégal mis en place par Abbas avec son premier ministre technocrate Salam Fayyad, va recevoir toute sorte d’aide économique, militaire, diplomatique et idéologique. N’oublions pas que les économistes technocrates « de l’école de Chicago », disciplines de Milton Friedman, ont été en charge de l’économie chilienne sous Pinochet et l’ont presque anéantie. C’est l’exemple chilien qui a popularisé le terme « technocrate » dans les gouvernements, appellation devenue banale après les années 1980. C’est maintenant eux qui promettent au peuple palestinien son salut.

Depuis qu’il a conduit le putsch contre la démocratie, Abbas a suspendu plusieurs articles de la loi fondamentale qui requièrent l’approbation du parlement pour les décisions qu’il prend. Il a aussi ordonné la dissolution de toutes les ONGs qui doivent maintenant redemander des autorisations. Ces autorisations ne seront pas octroyées aux organisations affiliées au Hamas, les rendant ainsi illégales. Alors que le Hamas a réussi à contrôler rapidement les pillages et les désordres causés par certains de ces membres, les voyous du Fatah poursuivent en Cisjordanie les destructions massives des biens des organisations liées au Hamas, y compris des centres sociaux, des écoles et des bureaux. Au même moment, les membres du Hamas, y compris les élus, doivent se cacher pour sauver leur peau, des centaines ayant été raflés par Israël ou le Fatah. Les déclarations de disparition sont très nombreuses.

Et tout cela est complètement assumé par la « communauté internationale » au nom de son soutien à la « démocratie ». En effet, la rhétorique utilisée par Abbas et sa junte du Fatah est empruntée à la rhétorique des Etats-Unis dans sa guerre contre le terrorisme, spécialement le lien entre le Hamas et l’Iran.

Au même moment, les actions que les voyous du Fatah ont organisées, y compris la défenestration d’un militant du Fatah (confondu avec un militant du Hamas) du haut d’un bâtiment de plusieurs étages, et autres, ont été reprochées au Hamas par le chœur des intellectuels laïques (et les médias satellitaires saoudiens) qui soutiennent le putsch du Fatah. Le poème récent que Mahmoud Darwish a écrit en soutien au putsch et publié en couverture du journal saoudien Al-Hayat, peut peut-être être expliqué par les chèques mensuels que l’auteur reçoit de l’Autorité Palestinienne contrôlée par le Fatah, et il n’est pas le seul. Sa condamnation des intellectuels laïques qui soutiennent la démocratie palestinienne est une tentative supplémentaire pour polariser la société palestinienne, non pas entre ceux qui soutiennent la démocratie et ceux qui s’y opposent, mais entre les laïques et les Islamistes. Le fait que ce soit ces « laïques » qui collaborent avec l’état théocratique d’Israël pour détruire la démocratie dite « Islamiste » est présenté comme une force de la modernité et du progrès occidental.

Ce que n’ont pas compris Darwish et consorts c’est que ce sont les « forces obscures » de l’Islamisme en Palestine qui défendent la démocratie.

La position en faveur du putsch adoptée par beaucoup d’intellectuels laïques favorables à Oslo, vis-à-vis de la démocratie palestinienne transforme de fait les laïques palestiniens en « forces obscures » de l’Histoire palestinienne depuis des décennies. Ce dont nous sommes témoin aujourd’hui n’est rien moins que l’effondrement général de l’exemple laïc de la résistance palestinienne face à l’occupation israélienne. Le seul antidote à ces véritables forces de l’ombre est de continuer à soutenir et à mobiliser la démocratie palestinienne et de considérer les responsables du putsch antidémocratique et les intellectuels qui leur pardonnent pour ce qu’ils sont : des collaborateurs avec l’ennemi.

Joseph Massad

Joseph Massad est professeur associé, spécialiste de politique arabe et d’histoire intellectuelle à l’Université de Columbia. Son dernier livre s’intitule : The Persistence of the Palestinian Question ; Essays on Zionism and the Palestinians .

Traduction : N. Ollat pour le CAP

Voir l’article dans une traduction un peu différente sur info-palestine .

print