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Pour l’intellectuel Mounir Chafik, les Palestiniens peuvent aujourd’hui sortir de la logique défensive pour adopter une stratégie offensive. Cette fois-ci, en privilégiant l’insurrection populaire, sans négliger les opérations militaires ponctuelles.

Mounir Chafik est un intellectuel et résistant palestinien. Né en 1936 à Jérusalem, il est l’un des membres fondateur de la  Saja, la Brigade étudiante du Fatah, formée au Liban dans les années 70. Issue de la gauche du Fatah, elle a intégré des références islamiques après la révolution iranienne. Elle a joué un rôle dans l’émergence du Hezbollah et du Mouvement du Jihad islamique en Palestine. Les propos de Mounir Chafik ont été recueillis en novembre 2016 par Lina Kennouche et Tayeb El Mestari. Cet entretien a été publié dans le numéro de Janvier 2017 du mensuel Afrique-Asie (n°134).

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Quel est l’impact aujourd’hui des conflits régionaux sur la cause palestinienne ?

Porter un jugement en partant des apparences donne l’impression que ce conflit profite largement à Israël et qu’il dessert la cause palestinienne. Or, si l’on s’attache à la configuration globale et à l’analyse en profondeur, il en ressort, au contraire, que ce conflit n’a pas d’effets aussi désastreux. Cette appréciation s’appuie sur l’observation d’un changement dans les rapports de force internationaux, notamment sur le constat du grand affaiblissement à la fois d’Israel, des Etats-unis et des puissances occidentales. Historiquement, la cause première de toutes les défaites arabes et palestinienne est directement liée à la supériorité militaire de l’armée israélienne et du camp occidental en général. Il faut tenir compte de trois phénomènes importants : l’hégémonie américaine et occidentale sur le monde est en perte de vitesse, l’armée israélienne au cours de ces 10 dernières années a subi 4 défaites (une au Liban, trois à Gaza) et, enfin, des indicateurs montrent une certaine dégénérescence interne de l’entité sioniste. En réalité, le constat est plutôt favorable à la cause du peuple palestinien.

Quels sont les signes d’affaiblissement de l’Etat d’Israël aujourd’hui?

Le leadership israélien actuel n’a pas de vision, il est décrédibilisé, faible et incomparable avec le leadership à l’origine de la création d’Israël. La coalition israélienne au pouvoir est devenue extrêmement fragile : si un petit parti se retire, la coalition s’effondre. La promesse de Netanyahu faite aux Etats-unis de ralentir le rythme de la colonisation n’est pas réalisable parce que cette décision provoquerait le retrait des partis religieux et d ‘extrême droite et donc l’effondrement du gouvernement. L’armée israélienne est une armée qui ne se bat plus, elle a été vaincue au cours de 4 guerres, et s’est progressivement transformée en forces de police. De même, la société israélienne ne peut plus être comparée à celle de l’époque des « pionniers », où nous avions à faire à un groupe très idéologique, un mouvement sioniste qui mobilisait réellement les colons israéliens. L’état de la société israélienne a évolué. Il y’a deux mois un jeune palestinien de 48 a tué deux israéliens lors d’une opération à Tel Aviv.  Il a fui et s’est caché pendant une semaine, moment durant lequel  la vie s’est arrêtée à Tel Aviv. Les israéliens n’osaient plus sortir, jusqu’à ce que des forces de l’occupation le retrouvent et le tuent dans son village. Il y a 10 ans, en dépit des opérations kamikazes, les Israéliens n’avaient pas peur de circuler. Quelques heures après un attentat,  la vie reprenait son cours normal. La société israélienne est une société qui vit aujourd’hui dans la peur. S’additionnant aux défaites militaires, toutes ces données sont des symptômes de l’affaiblissement de l’entité sioniste. L’ensemble de ces appréciations, conduisent à la conclusion que la cause palestinienne se porte bien mieux qu’auparavant, contrairement à ce que prétendent les analyses dominantes.

 

L’émergence d’un monde multipolaire a-t-elle contribué à l’affaiblissement des puissances occidentales et au renforcement des causes des peuples du sud et notamment du peuple palestinien?

Sans aucun doute. Le déclin de la puissance américaine a ouvert la possibilité d’émergence d’un monde multipolaire. Le changement du rapport de force est toujours lié à l’affaiblissement de la puissance dominante. Dans cette configuration apparaissent d’autres possibilités et, réciproquement, l’émergence de nouveaux pôles va davantage renforcer l’affaiblissement des Etats-unis. Il existe donc une relation dialectique entre les deux. Par ailleurs, il faut tenir compte du fait que les Etats-unis, les pays arabes, les Nations unies, l’Union européenne, l’ensemble des acteurs politiques qui cherchaient à régler le sort des Palestiniens n’ont pas pu parvenir à un accord définitif et négocié. Les accords d’Oslo étaient à la fois contraires aux constantes nationales et aux intérêts du peuple palestinien. La seule voie qui s’impose à nous aujourd’hui est la voie d’une relance de la lutte pour ouvrir de nouvelles perspectives sur la base de ces constantes nationales palestiniennes. L’appréciation dominante estime que les évolutions dans le monde arabe marginalisent la cause palestinienne. Je pense, au contraire, que le contexte actuel offre des opportunités pour la lutte du peuple palestinien. Gaza par exemple se renforce et devient un bastion militaire encore plus imprenable qu’en 2014, malgré le siège. Je pense également qu’il y’a une possibilité en Cisjordanie pour développer un mouvement insurrectionnel qui prendrait la forme d’une intifada généralisée et d’une désobéissance civile, imposant à terme un retrait israélien inconditionnel et un démantèlement des colonies. Bien sûr, des obstacles persistent dans la voie de la mise en oeuvre d’une telle stratégie, et l’un des  principaux est la collaboration sécuritaire entre l’Autorité palestinienne et les forces d’occupation. La position de Mahmoud Abbas, opposé à l’intifada, constitue un blocage, mais surmontable à terme. Par ailleurs, certaines organisations politiques de la résistance n’ont pas encore saisi l’importance de cette stratégie et peinent à passer de la stratégie de la lutte armée à une stratégie de mobilisation populaire massive en vue d’une révolte généralisée en Cisjordanie et à Gaza, qui pourrait être soutenue par des opérations militaires.

 

Dans ce contexte global, quel est le sens de l’intifada des couteaux ? N’est-elle pas l’expression du génie populaire?

Cette Intifada des couteaux révèle en réalité la crise de toute la structure héritée des accords d’Oslo. Elle montre quelle est la stratégie de résistance à suivre contre l’occupation. Le génie populaire devance les organisations.  Il faut trouver dans ces actions spontanées une voie possible à suivre. Toutes les formes de lutte proviennent du génie populaire, comme la révolution de 1905 en Russie qui a pavé la voie à 1917. L’art de la guerre militaire repose d’abord sur l’initiative des soldats et de petits officiers qui ont inspiré les stratèges et les théoriciens de la guerre. Les initiatives viennent en général du bas et inspirent les stratégies militaires ou les luttes de libération. Aujourd’hui les attaques menées par ces jeunes montrent qu’il existe une nouvelle voie possible dans les formes d’action contre l’occupation. Les funérailles de ces martyrs, notamment ceux dont les corps avaient été confisqués par les forces d’occupation, se sont transformées en manifestation gigantesques rassemblant des dizaine de milliers de personnes. Des observateurs ont comparé les funérailles du martyr Mohanad aux funérailles de Yasser Arafat.  Pour empêcher les grandes funérailles, les Israéliens ne rendent pas aux familles les corps des auteurs des attaques au couteau.

 

A la lumière de ces faits, peut-on affirmer que le contexte aujourd’hui en Palestine est un contexte révolutionnaire ?

Pour reprendre les termes de Lénine, les conditions objectives sont réunies pour un changement. Une grande explosion populaire, à savoir une articulation entre une désobéissance civile massive et des opérations militaires ponctuelles, permettra d’imposer un retrait de Cisjordanie et de Jérusalem est. Si aujourd’hui le peuple palestinien investit les rues et s’empare des places publiques, il y aura inévitablement un soutien massif de l’opinion publique mondiale, arabe et musulmane. Les pays qui appuient Netanyahu finiraient par exercer des pressions pour lui imposer une solution rapide. Jusqu’à présent la majorité des pays considèrent que l’occupation des territoires Palestiniens est illégale et illégitime, mais dans la configuration d’une insurrection généralisée avec une dynamique de soutien international et régional, la position des Etats pro-Israël sera être extrêmement délicate à tenir parce qu’elle entrerait en contradiction avec les opinions publiques. Ce contexte actuel n’a pas d’équivalent dans le passé. Lorsque la résistance palestinienne était au Liban le soutien des pays arabes, de l’URSS, de la Chine étaient nécessaire. Les rapports de force internationaux et régionaux étaient différents, tandis qu’aujourd’hui en Cisjordanie et à Gaza la résistance peut compter sur ses propres forces. Alors que par le passé nous étions face à la possibilité d’un écrasement total et que le soutien international était d’une importance cruciale, aujourd’hui le contexte est profondément modifié : les Palestiniens peuvent sortir de la logique défensive dans laquelle ils étaient enfermés pour adopter une stratégie offensive. Le problème ne réside donc plus dans le rapport de force international et régional mais en interne chez les organisations politiques qu’il faut convaincre de la pertinence de cette stratégie. Toutes les organisations affirment leur soutien à l’intifada, mais, paradoxalement, elles n’ont pas mis tout leur poids dans ce type d’action. Elles continuent à privilégier les actions militaires au lieu de considérer que la forme principale de la lutte doit être l’insurrection populaire. Or, seule l’insurrection populaire peut mener à la fin de la coopération sécuritaire entre l’Autorité Palestinienne et Israël, et à la décomposition de l’appareil sécuritaire. L’affaiblissement en interne de l’entité sioniste rend cette stratégie possible. Mao disait que lorsque le rapport de force évolue vers une situation d’équilibre relatif entre nous et l’ennemi, il faut pousser l’ennemi à commettre des erreurs; et Lénine soutenait qu’il faut faire en sorte que le leadership ennemi devienne incapable de gouverner.

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http://www.afrique-asie.fr/menu/ameriques/69-numeros-afrique-asie/10690-n-134-janvier-2017

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