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Méprisant à l’égard de la masse ignorante, l’imam T. Oubrou remplit la fonction de ventriloque du pouvoir, notamment à l’occasion des agressions israéliennes contre les Palestiniens. Pendant la guerre de Gaza en 2014, il déclare dans les Cahiers de l’islam : « Le droit de manifester ou de déclarer ses opinions en public est garanti par les valeurs de la République. Cependant rien ne doit justifier les appels directs ou indirects à la haine et à l’importation de ce conflit sur le territoire. Cela remettrait en cause le pacte républicain qui unit tous les français quelle que soit leur religion ou leur opinion politique ».

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« Libéral », « modéré », « progressiste », « l’imam préféré de la république », les médias et le pouvoir politique ne tarissent pas d’éloges envers Tareq Oubrou le recteur de la mosquée de Bordeaux. Fait chevalier de la Légion d’Honneur en 2013, sur proposition du ministre de l’intérieur Manuel Valls, il a, peu à peu, incarné la figure de l’imam éclairé de la République. Pourquoi tant de démonstration d’affection à l’égard de cet imam dans une société qui transpire, pourtant, par tous ses pores l’islamophobie et le racisme ?

Militant dans la mouvance islamique radicale dans sa jeunesse, T. Oubrou prône aujourd’hui l’adaptation d’un islam « « décongelé » à « la couleur de notre époque ». Par un travail d’interprétation, l’imam modéré met toute son énergie au service d’une entreprise théologique d’« intégration de l’islam, comme religion, dans le paysage de la République». La théorisation de l’adaptabilité de l’islam en terre française est formulée de manière aboutie dans un texte intitulé « Sharia de minorité : réflexion canonique pour une intégration de l’islam en terre laïque ». Malgré quelques concepts barbares (amphibologie, orthopraxie, géothéologie, principologie, etc.), car il faut donner une forme savante au propos, la démonstration est d’une simplicité biblique. L’enjeu est de mettre de l’ordre dans un contexte de « désordre religieux », où règne la confusion quant aux pratiques et aux représentations des croyants. Mais cette mise en ordre, « faire le ménage » selon lui, doit passer par une théologie éclairée fondée sur le principe de la raison et de la « dialectique critique ».

Ordre et religion

 Comme Janus qui veille aux portes du ciel, Tareq Oubrou a une tête à deux faces : le théologien et le politique. L’un sert l’autre mais dans un rapport de subordination. La théologie est chez T. Oubrou la bonne à tout faire du politique. Le sacré s’aplatit devant le profane. En dehors de la croyance en un Dieu unique et son Prophète Mohamed, tout peut être objet d’interprétation spéculative. Seule la raison du « théologien réaliste », qui prend en compte le contexte, est à même de guider la minorité musulmane en terre laïque. Si le texte sacré est objet d’interprétation, en revanche la République est indiscutable, chose politique non contextualisée, comme si elle était hors du temps et indépendante de toute détermination sociale. Elle est donnée comme un invariant, non soumise à la critique « dialectique » et historique. Le sacré s’adapte à l’immuable République. Selon T. Oubrou, « l’Europe, et notamment la France, est d’abord une terre de prospérité économique, d’égalité, de démocratie, de liberté, de sciences, de savoir…Le communautarisme étant banni par le modèle politique français. Au sein de cette communauté, les individus sont liés à la République dans son unité et indivisibilité-aujourd’hui on insiste plutôt sur la diversité dans l’unité de la République-par le contrat de la citoyenneté, lequel aux yeux de la sharia est un contrat moral à honorer. Adhésion à une communauté religieuse et à une citoyenneté française, telle est la double appartenance que doit assurer notre conceptualisation de la sharia en France ».

Derrière le théologien, il y a le politique, derrière le savoir religieux, il y à la norme idéologique et politique. Au nom de l’expertise qu’il se prête et que le pouvoir lui prête, le projet du théologien consiste à enchâsser la république de la minorité musulmane, la sharia, dans la République française. Il souhaite mettre la religion « à l’abri de toute instrumentalisation », mais toute sa construction théologique inféode l’islam à la République qui prend les apparats du sacré. La loi des hommes est placée au-dessus de la loi de Dieu. A aucun moment, ne sont mis en question le capitalisme, les rapports de domination de classes et de races au sein de la société et à l’échelle des nations. C’est à cette condition de subordination du sacré et de légitimation de l’ordre, et à elle seule que l’imam est sorti de l’anonymat pour devenir l’intellectuel musulman médiatique et chéri de la République.  S’il invite les musulmans à sortir de leur « prison mentale », c’est pour mieux les enfermer dans une autre prison mentale, celle de l’adoration de l’ordre politique actuel. A ce titre, faire commerce de la religion est nécessairement faire commerce d’opium.

 

 Mépris de classe

Cette conception du monde est propre à la classe moyenne dont fait partie Tareq Oubrou et à laquelle il s’identifie. Cette classe moyenne intellectuellement bornée et politiquement normative en appelle au respect de « l’ordre naturel », l’ordre politique contre le « désordre religieux », reflet mental de la masse musulmane ignorante. En effet, son édifice théologique réaliste « concerne les musulmans qui veulent vivre dans la légalité par rapport à leur religion, autrement dit ceux qui ont fait le choix de se conformer à la sharia. Rappelons que cette catégorie de musulmans est une minorité dans la minorité. La majorité des musulmans négligent beaucoup d’enseignements cultuels et moraux essentiels de l’islam- à cause de leur relâchement ou de leur ignorance tout simplement ».

 Cette approche morale et légaliste repose sur une sociologie vague et abstraite de la « communauté musulmane », qui telle que la République, est une et indivisible. Il ne voit pas les différences de classes qui travaillent cette catégorie « communauté musulmane ». Sous sa plume, la seule distinction opérante est celle qui trace une frontière entre les éduqués des ignorants. L’idée que la majorité des musulmans serait marquée par l’ignorance trahit un mépris de classe qui a refait surface récemment dans une tribune dont il est l’un des signataires parmi une trentaine d’imams, « indignés » par l’antisémitisme. Dans cette tribune, qui fait suite au manifeste contre l’antisémitisme signé par 300 personnalités, il est écrit : « Notre indignation est aussi religieuse en tant qu’imam et théologiens qui voyons l’islam tomber dans les mains d’une jeunesse ignorante, perturbée et désœuvrée. » Indignés par le racisme antijuif, ces imams sont aveugles à leur propre racisme contre la jeunesse discriminée des quartiers populaires et des banlieues déshéritées.

Méprisant à l’égard de la masse ignorante, l’imam T. Oubrou remplit la fonction de ventriloque du pouvoir, notamment à l’occasion des agressions israéliennes contre les Palestiniens. Pendant la guerre de Gaza en 2014, il déclare dans les Cahiers de l’islam : « Le droit de manifester ou de déclarer ses opinions en public est garanti par les valeurs de la République. Cependant rien ne doit justifier les appels directs ou indirects à la haine et à l’importation de ce conflit sur le territoire. Cela remettrait en cause le pacte républicain qui unit tous les français quelle que soit leur religion ou leur opinion politique ».

Adepte de la « théologie de l’équilibre » pour préserver la « paix civile », T. Oubrou privilégie une fausse posture de neutralité dans une confrontation qui oppose des colonisés et des colonisateurs. Mais cette théologie de la soumission est-elle tenable à long terme ? De nombreux fidèles prennent peu à peu conscience que le théologien est d’abord un politique.

Tayeb El Mestari (13/05/2018)

https://www.legrandsoir.info/tareq-oubrou-l-imam-de-la-republique-ou-la-theologie-de-la-soumission.html

Photo: www.lejdd.fr

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