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Article rédigé par le Comité Action Palestine

31-10-2015


Les nouvelles formes de la lutte du peuple palestinien que l’on a surnommées « intifada des couteaux » ont rompu avec les schémas classiques de la guerre israélo-palestinienne et par là même désarçonné au plus haut point l’ennemi sioniste, surpris par le changement de la donne de la résistance populaire. Une équation particulière des rapports de force avait progressivement pris forme sur la scène palestinienne depuis la libération de Gaza en 2005 et la prise du pouvoir par le Hamas en 2006 qui peut se résumer de la manière suivante : avec une récurrence moyenne de trois ans, le pouvoir sioniste bombardait Gaza pour affaiblir la résistance, détruire les infrastructures et démoraliser le peuple notamment par les pertes civiles tandis qu’à l’inverse les Gazaouis profitaient des trêves pour perfectionner leur armement, leurs méthodes de lutte et obtenir des victoires militaires plus éclatantes. Cependant, si les factions palestiniennes et le Hamas en particulier ont montré leur capacité à repousser militairement les offensives militaires sionistes, il n’en reste pas moins qu’au niveau politique l’équation était caractérisée par un statu quo, une absence d’avancée pour les intérêts du peuple palestinien comme la levée du blocus ou l’arrêt des bombardements périodiques. L’isolement de Gaza sur la scène nationale et au niveau régional rendait impossible la conversion des victoires militaires palestiniennes en acquis politiques. Aucune des deux parties belligérantes n’avait les cartes en main pour porter un coup décisif et être capable d’imposer des conditions qui lui soient favorables.

L’Etat sioniste s’affaiblissait structurellement, incapable de gagner la moindre guerre depuis sa déroute au Liban en 2000 et pratiquait une fuite en avant en essayant de compenser son affaissement par des guerres visant à empêcher la résistance palestinienne de gagner en force. En effet, l’apogée de cet Etat colonial peut être située en 1967 lorsqu’il atteint son expansion maximale, colonisant toute la Palestine et annexant le Plateau du Golan Syrien et le Sinaï égyptien. En tant qu’Etat structurellement fondé sur la conquête territoriale – c’est ainsi qu’il a été bâti en 1948 – tout arrêt de la colonisation signifie en même temps qu’il a atteint sa limite. La fin dépend des potentialités portées par les origines et c’est ainsi qu’il faut comprendre le lent dépérissement de l’entité nommée Israël. En 1973, la confrontation militaire entre l’Etat sioniste et les armées arabes se solde par une absence de victoire pour l’une ou l’autre partie. Tandis qu’en 2000, Israël connait sa première grande défaite face à la résistance du Hezbollah. Et depuis cette date, l’armée sioniste a enchainé les revers soit face à la résistance libanaise soit face à la résistance palestinienne. Il est possible d’isoler plusieurs facteurs expliquant le délai très court de la croissance de cet Etat ainsi que son lent déclin. L’Etat sioniste est une greffe des puissances occidentales dans la région à un moment où le reste du monde connaissait un processus de décolonisation. D’une certaine manière, cette sécrétion des impérialismes européen et américain nage à contre-courant des processus historiques, ce qui pourrait expliquer son ascension à la fois fulgurante mais aussi très courte sur l’échelle du temps. D’autre part, la structuration des résistances sur le plans national (l’OLP est créée en 1964) et régional ont concouru à précipiter la phase de déclin. Le caractère lent du dépérissement peut s’analyser par ce qui a fait la rapidité de son développement a savoir le rôle des puissances occidentales, leur soutien indéfectible et leur volonté de fer de maintenir une entité étrangère afin de contrôler une région déterminante pour la sauvegarde de leur domination. A cela, il faut ajouter un second facteur important qui réside dans la faiblesse du monde arabe, la trahison des Etats ou le chaos régnant dans certaines nations. Il n’en reste pas moins que l’Etat sioniste est un Etat dans l’agonie qui menait des guerres par le passé pour s’étendre et dominer et qui aujourd’hui lance des offensives pour éviter de perdre du terrain et assurer sa survie. Dans la mesure où la confrontation avec Gaza, ce petit bout de territoire, est devenu le conflit central de l’équation en Palestine occupée en dit long sur la faiblesse du pouvoir colonial, qui avec Netanyahu aux commandes n’est plus que l’ombre squelettique de l’Etat conquérant emmené par Ben Gourion.

 A l’inverse, pour les Gazaouis, c’est leur isolement qui pesait comme une chape de plomb sur leurs efforts incessants pour créer une dynamique de victoires probantes sur l’ennemi. Seul un élément extérieur pouvait permettre de sortir de cette situation de blocage, élément provenant de la scène régionale ou propre aux autres composantes du peuple palestinien. C’est de la seconde option qu’est venu le changement, de l’inventivité des peuples en lutte, des nouvelles méthodes de lutte enfantées par les Palestiniens de 48, d’Al Quds, de Cisjordanie, a savoir l’intifada des couteaux. Ce nouveau soulèvement des Palestiniens présente des causes à la fois structurelles et conjoncturelles. Au niveau structurel, c’est l’intensification de l’oppression, avec la colonisation galopante de la Cisjordanie et d’Al Quds, les tentatives de diviser le peuple palestinien en entité hétérogènes, la multiplication des injustices, des violences, des brimades, des humiliations. Au niveau plus conjoncturel, le facteur déclenchant de la révolte, c’est la volonté de faire main basse sur Al Aqsa, de judaïser les lieux saints dans l’objectif futur de détruire la mosquée et d’y édifier un temple juif que même le recours à des récits purement mythologiques a du mal à justifier. Or la mosquée d’Al Aqsa a une dimension symbolique forte à la fois parce qu’elle est le troisième lieu saint de l’islam mais aussi parce qu’elle est une sorte d’enjeu politico-culturel ou civilisationnel opposant la société arabe palestinienne au  peuplement juif. En s’attaquant au patrimoine historique, en détruisant les mosquées, les églises, les cimetières, en déformant l’architecture des villes, que ce soit à Al Quds, à Al-Khalil, à Gaza ou dans tout le reste de la Palestine, l’objectif politique de l’occupant est clair et consiste à effacer l’identité des Palestiniens, supprimer toute trace de leur existence multiséculaire en terre palestinienne. La bataille d’al Aqsa, sa conservation ou sa destruction signifie dans l’imaginaire du peuple palestinien (et sans doute dans le réel) son maintien dans sa patrie ou sa disparition. A l’inverse pour les Juifs, la destruction d’Al Aqsa constituerait un point de non-retour dans le phénomène de colonisation alors que sa pérennité leur renvoie l’image plus ou moins nette que tôt ou tard ils devront regagner leur patrie originelle, l’Europe, les Etats-Unis, ou ailleurs dans le monde. La bataille d’Al Aqsa est une sorte de résumé de la guerre entre Palestiniens et Juifs de même que La Palestine condense toutes les contradictions qui opposent les peuples du Sud aux Etats impérialistes du Nord.

L’intifada des couteaux, cette manifestation du génie populaire, modifie profondément l’équation de la lutte en Palestine dans la mesure où le pouvoir sioniste dont l’objectif premier était d’éradiquer la résistance à Gaza se trouve acculé à faire face à un mouvement populaire dans des régions qu’il croyait pacifiées, en Palestine de 48 (ce que les sionistes considèrent comme leur territoire ou Israël) et en Cisjordanie par la mise en place d’un pouvoir supplétif, l’Autorité palestinienne dont les services de sécurité se chargeaient de réprimer les Palestiniens. La première transformation que l’intifada des couteaux a produite, c’est de pousser le pouvoir sioniste à combattre un ennemi intérieur, de desserrer l’étau sur Gaza, de la placer de facto comme objectif de second ordre. C’est ainsi qu’il faut comprendre les appels au calme lancés par les dirigeants israéliens, qui cherchent à éviter que la situation ne dégénère en guerre civile et qui prouvent aussi l’état de stupeur dans lequel ils sont plongés. En même temps, cette nouvelle intifada réaffirme l’unité du peuple palestinien, la solidarité des autres composantes de ce peuple avec Gaza et démontre que toutes les tentatives de morcellement de l’ennemi sioniste ont été vaines.

Le deuxième changement dans l’équation c’est que le combat palestinien a lieu en dehors des organisations, n’implique pas les différentes factions de la résistance et donc place les dirigeants de l’entité sioniste dans le désarroi puisqu’ils comptent traditionnellement sur leur machine de guerre pour réprimer, massacrer, semer la terreur. L’ennemi n’est plus du tout identifiable, la supériorité aérienne n’est plus d’aucune utilité, et il devient impossible d’incriminer tel ou tel mouvement de résistance pour lancer une offensive. Il semble que plus cette guerre des couteaux se prolongera dans le temps et plus ses effets déstabilisants pour le régime sioniste seront manifestes. Seules l’endurance et la résilience du peuple palestinien seront à même de faire plier le pouvoir colonial et de le pousser à des concessions majeures.

Enfin, le troisième changement, et non le moindre, c’est que désormais les attaques palestiniennes sont portées à la population coloniale et non pas seulement au pouvoir et à son armée. Très régulièrement, l’on entend dire dans les médias ou dans la bouche des analystes officiels qu’il ne faut pas s’en prendre aux populations civiles, que c’est du terrorisme, que ce sont des actes inqualifiables et tout le jargon-blabla. En réalité, il n’existe pas de population juive civile mais des colons juifs et tant que tels ils sont au fondement du système colonial qui oppresse chaque jour les Palestiniens. Le pouvoir israélien n’est que la synthèse politico-militaire des intérêts des puissances occidentales (les Etats-Unis en tête) et des intérêts des colons. La nature belliciste de cette société coloniale s’exprime au quotidien par la spoliation des terres et des maisons palestiniennes, par les violences et les brimades envers ceux qu’elle considère comme des êtres inférieurs, lors des offensives contre Gaza (2009, 2012, 2014) pendant lesquelles elle engageait le pouvoir sioniste à aller toujours plus loin dans les massacres et les destructions. C’est dans l’ordre colonial des choses que le colon juif opprime le palestinien et c’est lorsque ses intérêts sont menacés qu’il appelle à l’anéantissement de l’indigène. En suscitant la peur dans le camp colonial, l’intifada des couteaux produit plusieurs effets positifs. C’est d’abord un coup de poignard porté à l’arrogance du colon et l’être qui croyait en sa toute-puissance s’aperçoit dans la douleur de sa grande fragilité. D’autre part, dans la bataille démographique qui se joue entre les deux camps antagonistes, la frayeur du colon est un moyen de stopper l’émigration juive en Palestine. Par la même occasion, cela porte un coup terrible à l’économie israélienne en impactant très négativement le tourisme. Enfin, l’effet majeur  réside dans les tensions générées au sein du pouvoir sioniste entre les clans représentant spécifiquement les intérêts des colons (partisans d’une approche militaire ou riposte violente) et ceux qui tiennent compte de l’agenda du bloc occidental (partisans d’une approche plus politique ou temporisation).

D’une certaine manière, l’intifada des couteaux ouvre une ère nouvelle qui va être cruciale pour l’avenir des Palestiniens. Ce nouveau soulèvement témoigne d’une radicalisation croissante du peuple palestinien dans sa lutte pour la libération de la totalité de la terre arabe de Palestine. Mais l’ampleur de ses effets ne se feront sentir que si ce type de lutte s’inscrit dans la durée. Si cette révolte est un prélude à une insurrection générale, alors il est possible de dire que le temps est décompté pour l’Etat sioniste, que son espérance de vie se réduit comme peau de chagrin. En exhibant les drapeaux algériens à côté des drapeaux palestiniens, les résistants envoient un message clair au reste du monde. La colonisation de la Palestine est dans sa nature plus proche de la colonisation de l’Algérie que des autres formes de colonisation et la solution n’est autre que la décolonisation intégrale du territoire Palestinien. Dans l’histoire, trois modèles de colonie de peuplement ont prévalu : le modèle américain de génocide, le modèle sud-africain d’apartheid et le modèle algérien qui a abouti à la destruction du système colonial. Si d’emblée l’Etat israélien s’est édifié comme Etat juif, fondé sur la purification ethnique et l’expulsion des Palestiniens (5 millions de réfugiés), il n’a pas réussi son entreprise d’anéantissement de la société palestinienne à l’instar de la colonisation américaine. D’autre part, la colonisation en Palestine s’éloigne en plusieurs points du modèle sud-africain. Premièrement, le système colonial en Palestine repose davantage sur l’éviction des Palestiniens pour instaurer un peuplement juif que sur une exploitation-ségrégation de la main d’œuvre indigène. En second lieu, Israël et l’Afrique du Sud ne revêtent pas du tout la même importance géostratégique pour les puissances occidentales. Si les Etats occidentaux ont exercé une pression pour l’abandon de l’apartheid politique, il ne semble pas en être question pour Israël qui joue le rôle d’Etat-gendarme dans la région moyen-orientale et même en Afrique. Enfin, la situation en Afrique du Sud ne correspond pas vraiment à une décolonisation car si l’égalité formelle au niveau des droits a été reconnue, le pouvoir réel appartient toujours à la minorité blanche et l’apartheid social fait toujours des ravages. L’expulsion des palestiniens, la poursuite de la colonisation, le morcellement des territoires laissés aux Palestiniens, les guerres permanentes, les violences quotidiennes, la purification ethnique des villes et des quartiers, toute cette oppression balaie toute possibilité d’une coexistence de deux Etats ou d’un pseudo-Etat binational où cohabiteraient le colon et le colonisé. Pour le peuple palestinien, seule l’indépendance totale est une solution vraie qui passe par la destruction du rapport colonial à savoir la destruction de l’Etat israélien et le démantèlement de la société coloniale israélienne. En ce sens, l’évolution historique ne laisse pas d’autre choix au peuple palestinien qu’une solution à l’algérienne.

Maintenant, si l’on analyse la dernière intifada du point de vue des organisations de la résistance, il est fort probable qu’elle puisse avoir des effets non négligeables à moyen terme. Historiquement, chaque intifada a eu des répercussions sur la popularité de telle ou telle faction palestinienne et sur le leadership. De la première intifada de 1987 a découlé le déclin du Fatah et l’ascension du Hamas. La deuxième intifada ou Intifada Al Aqsa (2000) a débouché sur le leadership du Hamas en tant qu’organisation à même de diriger les masses dans la voie de la résistance et notamment sur sa prise du pouvoir à Gaza en 2006. L’intifada actuelle est à l’inverse porteuse d’un risque important de déligitimation du Hamas pour plusieurs raisons. Le Hamas a d’abord multiplié les erreurs stratégiques depuis le début de la guerre en Syrie. Il a soutenu officiellement par la voie de certains de ses leaders comme Mechaal la rébellion en Syrie et officieusement en permettant à certains de ses combattants d’aller soutenir les groupes rebelles. Le Hamas s’est ainsi retrouvé pris dans un conflit aux côtés d’Israël et des grandes puissances et contre ses alliés traditionnels que sont l’Etat Syrien, le Hezbollah et l’Iran. Ensuite, le Hamas n’a pas su valoriser ses victoires militaires contre l’ennemi sioniste, courant trop vite à la négociation ou utilisant au cours de ses mêmes négociations des alliés peu fiables pour les intérêts du peuple palestinien comme les régimes de Moubarak, de Morsi ou de Al-Sissi. Enfin, le Hamas veut absolument trouver un accord débouchant sur une trêve de longue durée avec l’ennemi sioniste, ce qui est d’une certaine manière un renoncement à la stratégie de résistance. La direction politique du Hamas s’est embourgeoisée, cherche à faire fructifier ses affaires dans le réduit de territoire qu’est Gaza, cherchant une solution négociée avec l’Etat juif qui éviterait les bombardements réguliers, faisant ainsi passer ses intérêts de classe avant ceux de la nation palestinienne. L’intifada des couteaux vient rappeler que le peuple n’a pas renoncé à la résistance et que toute organisation qui n’a pas bien reçu le message risque d’en payer le prix.

En définitive, le soulèvement actuel peut être analysé comme la résultante de deux phénomènes propres à la dernière décennie. Profitant d’un contexte régional chaotique, les sionistes ont étendu la colonisation et les spoliations en même temps qu’ils ont exacerbé l’oppression générale sur les Palestiniens. En second lieu, le peuple palestinien n’a pas obtenu de gains substantiels suite aux trois batailles de Gaza qui auraient permis de desserrer le joug colonial. L’intifada des couteaux est donc à la fois le produit et la réponse à une situation qui devenait intenable pour les masses populaires. Ce qui est certain, c’est que cette troisième intifada va modifier l’ensemble des rapports de force qui s’étaient constitués depuis la libération de Gaza dans un sens plus favorable à la résistance. La question qui reste posée est de savoir de quelle manière et dans quelle mesure les organisations palestiniennes vont pouvoir peser pour sur l’ennemi sioniste pour le forcer à des concessions tangibles.

Comité Action Palestine

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