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Fausto Giudice, l’auteur de cet article, est cyber-journaliste et membre de Tlaxcala, le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Il y dénonce, avec humour et perspicacité, la défection des organisations de gauche dans les Manifestation pour Gaza, Paris, 3.1.09 mobilisations de soutien aux mouvements de résistance arabes ou islamistes, comme on peut facilement s’en apercevoir aujourd’hui en manifestant pour Gaza.

Dans les cortèges de ces manifestations, on ne trouve en effet qu’une quantité infinitésimale de gens de gauche, de libertaires, d’humanistes, de communistes, de laïcs,… aux côtés des populations musulmanes de toutes origines.

Rejetant a priori l’islam par préjugés colonialistes ou racistes, incapable de percevoir le caractère intrinsèquement politique de mouvements comme le Hamas ou le Hezbollah, la gauche a fait aujourd’hui le choix de la collaboration en se positionnant pour la clique de supplétifs dirigée par Mahmoud Abbas, de même qu’elle dénigrait au mois de juillet 2006 la résistance libanaise face à l’agression israélienne.


Samedi après-midi, je me suis rendu, avec des copains, dans la métropole régionale la plus proche de la petite localité de la France profonde dans laquelle je vis, pour participer à une manifestation de solidarité avec Gaza martyre.

Nous étions entre 2500 et 3000. Nos avons défilé pendant deux bonnes heures, sillonnant le centre-ville en boucle, pour achever notre périple là où nous l’avions commencé, sur la place principale de la ville, entre le Monoprix et le MacDo.

Nous étions donc environ 3000, dont, au bas mot, 2900 musulmans de tous âges, de toutes origines, de toutes couleurs, de toutes branches, de tous sexes.

J’ai cherché des chrétiens, je n’en ai pas vu.J’ai cherché des communistes, je n’en ai pas vu.J’ai cherché des trotskystes, j’en ai vu deux, qui ont distribué un tract puis sont repartis.

J’ai cherché des nouveaux partisans anticapitalistes, j’en ai vu un.

J’ai cherché des altermondialistes blancs, j’en ai vu trois.J’ai cherché des anarchistes, je n’en ai pas vu.

J’ai cherché des écologistes, j’en ai vu deux.

J’ai cherché des juifs, je n’en ai pas vu.

J’ai cherché des laïcs, j’en ai vu 7 ou 8.

J’ai cherché des francs-maçons, j’en ai peut-être vu, mais je ne les ai pas reconnus.

La télévisions locale a filmé le défilé, pour montrer au journal du soir que seuls des Musulmans avaient manifesté pour les Musulmans de Gaza. Le long du défilé, les gens sur les trottoirs, silencieux, nous regardaient plutôt froidement, quand ce n’était pas avec des mines hostiles.À un moment, je me suis demandé où j’étais, dans quelle France. Où étaient-ils, tous ces Français de souche laïcs, progressistes, démocrates, humanistes, libertaires, prêts à s’enflammer pour toute cause ?

En fin de manifestation, des amis arabes informés m’ont rassuré : la gauche, les partis, les syndicats, vont manifester au même endroit, mercredi prochain. Ouf, j’avais eu peur.

Peur que les progressistes-démocrates-humanistes-libertaires français de souche se soient dits que, en fin de compte, les bombes de 500 kg et d’une tonne lâchées sur les Gazaouis allaient apporter à ceux-ci la liberté, la démocratie, la libération des femmes et la laïcité. Mais non, je faisais preuve de mauvais esprit.

Et pourtant, je me souvenais qu’en août 2006, quand nous manifestions dans ma petite ville contre l’agression israélienne contre le Liban, les ténors locaux de la « gauche pro-palestinienne » avaient déclaré textuellement à la presse régionale qu’ils critiquaient l’attaque israélienne contre le Liban parce qu’ « elle faisait le jeu des islamistes du Hezbollah ». Ce à quoi j’avais répondu : « C’est comme si vous aviez été à Londres en 1941 et aviez déclaré que vous critiquiez Hitler pour avoir attaqué l’Union soviétique parce qu’ainsi il faisait le jeu de Staline. »

Et un permanent d’un éminent syndicat de gauche m’avait alors rétorqué : « Oh tu sais la guerre, la guerre, c’est toujours mauvais. Je pense que c’était une erreur de prendre les armes contre les Allemands en 40-42. » « Donc, lui avais-je rétorqué, tu aurais choisi Vichy et la collaboration ? »

Il était devenu tout rouge et était parti sans rien dire.

Plus tard, un autre ténor de la gauche locale avait pris la parole en fin de manif pour déclarer qu’il fallait donner toutes ses chances à la résolution de l’ONU instaurant le cessez-le-feu au Liban. J’étais intervenu après lui pour dire que cette résolution n’avait qu’on objectif : sauver l’armée israélienne de la pire défaite de son histoire et que cette guerre de 33 jours était vraiment historique car elle avait vu pour la première fois l’armée israélienne subir une défaite stratégique.

Mes amis de gauche firent évidemment grise mine en entendant mes propos et vinrent me voir pour me dire : « Mais enfin, le Hezbollah, c’est des islamistes, on ne peut quand même pas les soutenir ». Ce à quoi je répondis en citant la phrase de De Gaulle à un de ses lieutenants qui critiquait les choix de ses ministres dans le premier gouvernement formé à la Libération : « Sans les juifs, les communiste et les francs-maçons, la France n’aurait pas été libérée ». Et j’ajoutai : »Avez-vous écouté ou lu un seul des discours de Hassan Nasrallah faits pendant les 33 jours de guerre ? Moi, j’en ai lu huit. Nasrallah est le Ho Chi Minh du Moyen-Orient. Ses discours étaient tous purement politiques et n’avaient rien de religieux, mis à part les formules d’usage. Si je soutiens le Hezbollah ou le Hamas, ce n’est pas parce qu’ils sont islamistes, mais parce qu’ils incarnent la Résistance. Et comme par hasard, le peuple palestinien est de culture musulmane, même ses minorités chrétiennes. Vous ne pouvez pas lui demander de produire une Arlette Laguillier, une Marie-George Buffet, un Olivier Besancenot ou une Ségolène Royal. La résistance népalaise est maoïste, la résistance colombienne est communiste, la résistance mexicaine est zapatiste. La résistance palestinienne est aujourd’hui « islamiste », c’est une réalité qu’il vous faudra accepter, ou alors dites clairement que vous soutenez les collabos de Ramallah autour d’Abou Mazen. »

Notre tentative de dialogue s’était arrêtée là.

Ces mêmes camarades ont préféré, cette fois-ci, ne pas tenter d’organiser la moindre manifestation dans notre ville, préférant aller « donner leur sang pour Gaza » de manière confidentielle, en sachant pertinemment que les Gazaouis n’ont pas besoin de sang et que, même s’ils en avaient besoin, ce sang français ne leur parviendra jamais.

C’est pourquoi j’ai emmené trois copains à la métropole la plus proche pour aller tenter de sauver l’honneur perdu des non-Musulmans. Ce qui m’avait convaincu à faire ce geste minimal, c’était la phrase terrible prononcée hier par la Reine Rania de Jordanie, une femme belle, intelligente, active – et palestinienne – : « Le silence sur Gaza, c’est de la mécréance ».

En défilant avec 2990 musulmans et musulmanes, qui, entre « Israël assassin » et « Gaza résistance », criaient « Il n’y a de Dieu que Dieu » (slogan le plus repris), je me suis demandé combien de temps encore j’allais pouvoir résister à l’appel de l’Islam et rester un compagnon de route des musulmans libres et actifs tout en gardant mes convictions de laïc agnostique.

Et je sentais une profonde compréhension pour tous ces convertis qui défilaient au milieu des « musulmans de souche ». Eux ont été tellement dégoûtés par l’hypocrisie et la vacuité dominantes de la laïcité-progressiste-démocratique-humaniste-libertaire dominante qu’ils ont choisi l’Islam comme on choisit son camp dans une guerre.

Résistance ou collaboration, telle est l’alternative, en Palestine comme partout ailleurs, même ici, entre McDo et Monoprix. Jusqu’à quand allons-nous laisser les Musulmans résister seuls ? Jusqu’à ce qu’on nous traite nous-mêmes comme on les traite, eux et elles ?

Auteur : Fausto Giudice

Source : Basta ! يكفي Journal de marche zapatiste

Article original publié le 3/1/2008

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