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     En France, le mouvement de solidarité avec la Palestine est marqué par son hétérogénéité politique. Mais au-delà des croyances, des doctrines et des pratiques, ce mouvement devrait s’unir autour de la justice et la liberté comme horizon indépassable. Pas de justice sans liberté et pas de liberté sans justice. Les Palestiniens ne veulent pas de nos larmes ni de notre compassion pleurnicharde. Encore moins du discours formel sur la « paix ». Ils souhaitent tout simplement que nous exprimions ici, dans l’espace occidental, leur volonté politique : la libération de la Palestine.

     Si le mouvement de solidarité devait avoir une mission à remplir, ce serait celle d’être l’écho de la société palestinienne qui résiste à l’ennemi sioniste. Cet ennemi impitoyable, déterminé, dominé par la seule volonté d’effacer la Palestine et de broyer les Palestiniens. Assuré du soutien sans faille du monde occidental et de la trahison arabe, il poursuit son entreprise depuis l’institution d’ « Israël » sur la terre sacrée de Palestine.

     La forme de la violence coloniale conditionne la réponse libératrice. Face à une telle barbarie, la résistance ne peut être qu’armée. Vaincre ou périr, le peuple palestinien n’a pas le choix. Au lieu de nos larmes, la Palestine a besoin de nos armes. Et l’une de nos armes est de mobiliser un soutien inconditionnel. Et avec pour seul mot d’ordre : la libération de toute la Palestine. A cette condition seulement le mouvement de solidarité aura réalisé sa mission : servir le peuple palestinien et non s’en servir. Nous n’avons ni conseil ni leçon à lui donner. Nous n’avons pas à parler pour lui ou à sa place. Nous avons seulement à dire sa vérité qui est la vérité de l’histoire. Elle doit être notre boussole.

     Pour dépasser les querelles de chapelle et les questions de personnes, le mouvement pro-palestinien est au pied du mur face à l’accélération de l’histoire en Palestine et en terre d’Occident. En Palestine, l’entité sioniste emploie toute son énergie à coloniser et judaïser ce qui a encore pu échapper à son emprise. Ici, le mouvement pro-palestinien est soumis à la pression et à la répression des gouvernements successifs qui ont fait officiellement du sionisme une idéologie d’Etat. L’unification du mouvement autour de principes clairs issus des luttes anticoloniales est une nécessité.

     En France, il existe une grande fracture, qu’il convient d’analyser, entre le pro-palestinien de gauche « blanc» et la minorité issue des anciennes colonies, et en particulier, les immigrés d’origine algérienne. Ces derniers connaissent l’immensité du sacrifice pour l’émancipation et la dignité. Les anciens ont joué leur rôle primordial en leur transmettant cette mémoire. Les résistants algériens ont combattu le colon parce que la colonisation était un système d’asservissement. Leur lutte n’avait d’autre fondement. Il fallait le faire parce que leur condition, comme celle de leurs ancêtres, était humiliante, une condition proche de l’animalité. Le peuple algérien n’a jamais combattu le colon que pour cette raison. Il fallait récupérer sa dignité, sa langue, sa culture, sa religion…Et refermer cette parenthèse d’obscurantisme occidental. Le soutien au peuple palestinien est inscrit dans cette tradition de lutte.

     En Palestine, comme ce fut le cas jadis en Algérie, le colon doit être anéanti parce qu’il cherche l’anéantissement du colonisé. Que ce colonisateur soit juif, peu importe. Les Palestiniens n’ont jamais tué des Juifs parce qu’ils étaient Juifs. En revanche, les Occidentaux ont massacré des Juifs parce qu’ils étaient Juifs. Les soutiens de la cause palestinienne ne doivent s’embarrasser d’aucune culpabilité sur cette question. Les Occidentaux culpabilisent certes. Qu’ils se débrouillent avec cette culpabilité. Les Palestiniens n’ont surtout pas à partager leur fardeau. Seule compte la libération de la Palestine.

     Obsédé par le sort des colons juifs, le militant de gauche exprime son inquiétude en ces termes : « Qu’adviendra-t-il des Juifs lorsque la Palestine sera libérée » ? Tout anticolonialiste sincère devrait répondre : « à ce moment là l’histoire aura tranché en donnant aux Palestiniens la maîtrise de leur devenir, c’est-à-dire l’auto-détermination, principe indiscutable et non-négociable ». La solidarité avec ce peuple ne peut s’organiser que sur la base de ce principe. Toute autre considération est raciste.

     Ce « qu’adviendra-t-il des Juifs » est en effet lourd de sens car il contient cette accusation non avouée : »ce principe de souveraineté est forcément antisémite puisque les Palestiniens auront seuls le pouvoir de décider ». En réalité, le pro-Palestinien de gauche cherche à intimider, à paralyser le militant sincère avec l’arme absolue : l’antisémitisme. Ce pro-Palestinien méconnaît ou fait semblant de méconnaître la nature d’une société coloniale. Plus fondamentalement, il confond le Juif et le colon juif. Les Palestiniens auront détruit le colon en abolissant ses privilèges mais pas le Juif. Si le Juif considère qu’il ne peut exister en Palestine sans ses privilèges de colon, il aura fait lui-même le choix de disparaître de cette terre soit en combattant jusqu’à la mort soit en en partant.

     Au-delà de ce chantage à l’antisémitisme, le misérabilisme et la compassion paternaliste constituent le plus haut degré de la conscience politique des « pro-palestiniens » occidentaux. Ne vivant pas la matérialité du colonialisme, leur vision du destin palestinien est abstraite; d’où leur discours qui reste stationné à la surface des choses, incapables de saisir les rapports de forces de fond.Décrire les rapports de force dans les termes d’un Israël puissant, voire invincible et d’une population palestinienne démunie et pauvre conduit tout naturellement à la résignation. Pourtant, cela ne renvoie à aucune réalité sur le champ de bataille. La mobilisation palestinienne contre l’ennemi sioniste n’a jamais cessé, et elle trouvera son aboutissement logique dans la libération totale de la terre arabe. Il n’est pas exagéré de dire que cette posture compassionnelle et résignée trouve ses racines dans une identification non-avouée, voire inconsciente à la société coloniale en Palestine. Les appels récurrents à condamner les « violences », aussi bien celle du colon que celle du colonisé sont le reflet de cette conscience bornée par son appartenance à un espace géographique et politique dominant. Là où le Palestinien voit un colon juif, cet Occidental voit un « citoyen israélien », là où le Palestinien voit des intérêts diamétralement opposés entre lui et le colon, l’Occidental considère que le dialogue et la paix sont possibles. Par une opération intellectuelle sans prise sur le réel, ce militant occidental normalise le colon car il voit en lui un être qui lui ressemble. Dans cette construction idéologique, ce faux non-violent tue le Palestinien pour mieux faire vivre le colon. La compassion est toujours quelque part violente.

    L’antisioniste est aujourd’hui confronté à deux défis : l’unification du mouvement pro-palestinien autour de principes antisionistes clairs et la dénonciation politique du pro-palestinien occidental de gauche qui ne défend pas ces principes. L’émergence d’un mouvement pro-palestinien n‘aura lieu qu’à ces conditions. La révolution palestinienne fait elle-même le ménage : plus elle se radicalise, plus elle met en porte-à-faux et marginalise tous ceux qui, intentionnellement ou pas, ne défendent pas les principes d’auto-détermination et de la libération de toute la Palestine arabe.

Comité Action Palestine

novembre 2015

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